Jean Campeau, photo gracieuseté : archives Richard Cloutier, 1991.

Expert des questions financières devenu politicien sur le tard dans le sillage de l’échec de l’accord du lac Meech au début des années 1990, Jean Campeau est décédé à l’âge de 93 ans.

Sa petite-fille, Fanny Beaudry-Campeau, l’a confirmé mercredi à La Presse Canadienne.

Le premier ministre du Québec, François Legault, lui a rendu hommage sur X, soulignant « sa vision économique stratégique pour le Québec ».

« Jean était un amoureux du Québec. J’ai eu la chance de le consulter à plusieurs reprises. Mes pensées vont à sa famille et ses proches », a-t-il ajouté.

Jean Campeau ne se destinait pas à une carrière politique. Après avoir étudié au collège Sainte-Marie (qui sera plus tard incorporé dans l’UQAM) et aux Hautes Études commerciales, il devient courtier en valeurs mobilières.

Il parvient à se tailler une bonne réputation puisqu’il devient président-directeur général de la Canada Flooring, une manufacture de planchers, en 1963. Il occupe ce poste jusqu’en 1970.

Le futur ministre donne une nouvelle orientation à sa carrière en intégrant la fonction publique québécoise. Il est nommé directeur de la gestion de la dette de 1971 à 1977 au ministère des Finances où il réorganise les emprunts des cégeps, des hôpitaux et des universités.

À l’arrivée au pouvoir du Parti québécois, le nouveau ministre des Finances, Jacques Parizeau, le promeut au poste de sous-ministre adjoint au financement. M. Campeau continue de s’occuper des emprunts. Pour lui, la difficulté des gouvernements québécois à emprunter sur les marchés étrangers est « un mythe ».

« En fait, c’était facile. La banque ou le courtier fait de l’argent avec vous. Il ne vous prête pas pour vos beaux yeux, raconta-t-il à l’émission Mémoires de député en 2013. Il s’agissait d’avoir un bon crédit. »

Jean Campeau a l’heur de plaire à Jacques Parizeau puisque celui-ci parvient à le faire nommer à la présidence du conseil d’administration de la Caisse de dépôt et placement du Québec. Il dira qu’il ne s’y attendait pas. « Sur le coup, cela ne me tentait pas », reconnut-il en 2013.

À la tête de la Caisse, il lance l’institution dans une politique d’achat. « Quand je suis arrivé, j’ai changé la politique de la Caisse. On va arrêter de prêter aux entrepreneurs, on va investir en actions », expliqua-t-il plus tard. La Caisse acquiert notamment Gaz Métropolitain, Domtar ainsi que Steinberg et, surtout, sa filière immobilière, Ivanohé. Elle tente aussi d’augmenter sa participation dans le Canadien Pacifique, ce qui incitera le gouvernement de Pierre Trudeau à déposer le projet de loi S-31 pour limiter les parts de la Caisse ou de tout investisseur semblable dans une entreprise de transport. « Pourtant, on n’a jamais voulu prendre le contrôle du CP », jura-t-il.

Pendant son règne, la Caisse décide aussi d’investir à l’échelle internationale.

Jean Campeau quitte ses fonctions au terme d’un mandat de dix ans, le seul à avoir accompli cet exploit. À son retour au pouvoir, Robert Bourassa le maintient à son poste. « Il y a eu plus de communication entre moi et Robert Bourassa qu’entre moi et Jacques Parizeau. »

La politique

Il ne reste pas longtemps loin des feux de la rampe. Il préside, conjointement avec Michel Bélanger, la commission Bélanger-Campeau, dont le mandat est « d’étudier et d’analyser le statut politique et constitutionnel du Québec et de formuler, à cet égard, des recommandations », à la suite de l’échec de l’entente du lac Meech.

C’est Jacques Parizeau, alors chef de l’opposition, qui fait les premiers pas. La première réaction de Jean Campeau est de refuser. « C’est un monde inconnu. Quand j’avais été nommé à la Caisse de dépôt, ce n’était pas un monde inconnu », se défend-il.

Robert Bourassa insiste, sans lui offrir la présidence, puis lui propose la coprésidence avec Jeanne Sauvé, dans un premier temps, puis avec Michel Bélanger. Jean Campeau finit par accepter. « C’était intéressant et cela m’a instruit. J’ai vu ce que c’était la Constitution », jugera-t-il ultérieurement.

Secouée entre tendances souverainistes et fédéralistes, la commission Bélanger-Campeau finit tout de même par recommander la tenue d’un référendum sur la souveraineté du Québec en 1992.

Mais Robert Bourassa fait fi de ces recommandations et décide plutôt d’organiser un référendum sur la nouvelle entente de Charlottetown, un scrutin qu’il perdra.

Jean Campeau dira être devenu souverainiste au cours de cette période, surtout après le refus du gouvernement libéral d’aller de l’avant avec les recommandations de sa commission.

Il franchit le Rubicon politique en 1994. Il devient alors candidat du Parti québécois dans la circonscription montréalaise de Crémazie. « Avec le temps, je me suis dit que je pouvais apporter quelque chose au PQ et je croyais fortement en la souveraineté », expliquera-t-il.

Aux élections générales de 1994, il l’emporte dans son comté par une mince majorité de 429 votes.

Ministre des Finances

Jacques Parizeau le nomme ministre des Finances. Son rôle est de redresser et de promouvoir l’économie du Québec. Il présente un projet de loi pour restructurer la Caisse de dépôt, visant à abolir la double direction. Il est l’un de ceux qui refusent que le gouvernement investisse dans les Nordiques de Québec. « Je ne me souviens plus si le dollar était à 70 ou 75 (cents US). Vos dépenses sont en dollars américains, vos revenus en dollars canadiens : vous allez où avec ça ? », soulignera-t-il.

Il regrette certaines de ses déclarations, dont celle-ci : « Les vrais Québécois veulent la souveraineté ».

« C’est une déclaration que je ne ferais pas aujourd’hui. C’est clair que c’est faux », reconnaîtra-t-il.

Après la défaite référendaire en 1995, il continue malgré la déception ressentie parce qu’il veut terminer son mandat.

Avant son départ, Jacques Parizeau lui retire les responsabilités des Finances pour lui confier le ministère des Transports. Dans un premier temps, il refuse le poste, mais il accepte sans enthousiasme le lendemain. Il n’y restera que quelques mois, mais il a le temps de compléter la transformation du transport en commun à Montréal amorcée par son prédécesseur Jacques Léonard.

Il refuse toutefois de demeurer ministre lorsque Lucien Bouchard succède à Jacques Parizeau. « Qui que ce fût, j’avais décidé que je ne restais pas ministre. »

Il ne se représentera pas aux élections subséquentes, ayant promis à sa famille de ne rester que quatre ans sur la scène politique.

« Je ne suis jamais ennuyé de la politique alors que je m’ennuie de la Caisse de dépôt et du temps que j’étais (fonctionnaire) au ministère des Finances », avait-il confié en 2013.

Hommage des politiciens

À Québec, plusieurs politiciens ont salué l’héritage de Jean Campeau, dont le ministre actuel des Finances, Eric Girard.

« Personnellement, je retiens son désir que Montréal maintienne sa place comme place financière vis à vis Toronto et que les institutions américaines, canadiennes qui voulaient faire affaire avec la Caisse de dépôt, le ministère des Finances, c’était nécessaire qu’elles maintiennent une place d’affaires au Québec », a-t-il déclaré en mêlée de presse à l’Assemblée nationale.

« C’est quelqu’un qui a fait un service public exceptionnel. »

Les partis indépendantistes ont également salué l’un de leurs porte-étendards.

« Jean Campeau fait avant tout partie de ces illustres Québécois issus du monde économique ayant démontré que notre peuple est capable, au même titre que tous les autres peuples dans le monde », a soutenu le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, sur la plateforme X.

« Le Québec dit au revoir à l’un des pionniers de notre État moderne. »

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a pour sa part décrit Jean Campeau comme un « grand penseur de l’économie du Québec ».

« Jean Campeau a donné son nom à la commission qui a pavé la voie au référendum de 1995 et transformé la façon dont le Québec se voit », a-t-il écrit sur X.

— Avec les informations de Thomas Laberge à Québec et Vicky Fragasso-Marquis à Montréal.